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Dimanche 10 février 2008

Jour 10 : Grand final et bon vol !

Dernier jour pour reprendre haleine, oublier le manque de sommeil et se refaire une jeunesse, sentir à nouveau une dernière fois, tout au long de la journée l'excitation des visages, des corps qui se cherchent, se tournent, s'interpellent et se répondent. L'heure des comptes, des bilans. Combien de films vus ? De découvertes, de vraies rencontres, de chutes et d'extasie sur le dancefloor du Box ? Combien de fois s'être fait la réflexion que ce devrait être plus souvent, ou plus long ? Que la vraie vie devrait ressembler à ça. La détente des synapses, l'affaissement des barrières. Ouvrir ses yeux en grand, parler avec le premier venu, partager sans compter cette passion commune pour des bouts de vie sur pellicule et leur effet sur nous. Le cinéma comme art de vivre, ça vous dit quelque chose ?

Une certitude, désormais. Le Black incarne l'esprit festival dans toute sa splendeur. L'urgence du désir de voir et découvrir d'autres mondes, d'autres réalités. Le plaisir de se laisser surprendre, de fuir ses habitudes pour se retourner l'oeil et sans doute aussi un peu l'âme. Enfin la déferlante festive qui aura secoué dix jours les murs toilés du BlackBox. Et puisque l'élégance tolère très mal la vanité, oublions le lit de rose et optons pour le tapis rouge. Pas celui qu'on déroule et foule en smoking ou robe du soir sous des palmiers en plastique, non. Mais ce rouge de l'intime qui se dessine par la langue, se colore dans les veines et se reflète ensuite dans cette étrange couleur qui brille au fond des yeux lorsqu'on rentre chez soi.

Alors, à quoi cela tient-il ? Aux images elle-mêmes bien sûr, captées, construites, rêvées par des artistes qui n'auront cessé de dire leur bonheur à découvrir les regards et les réactions du public à la sortie des salles et lors des questions-réponses, dans cette interaction magique d'un retour droit au coeur. A celles qui butinent et choisissent parmi des centaines de films vus pour nous rendre au final le parfum unique des plus belles fleurs du globe. A ceux et celles qui au jour le jour fabriquent avec passion le festival dans un rythme frôlant parfois - souvent ? - la crise cardiaque : l'équipe des mille petits bouts de bras, de mains, de bouches et d'oreilles qui s'agitent au premier étage du Grütli, derrière les projecteurs et les comptoirs du bar pour faire en sorte que tout se passe bien. Enfin, last but not least, à toutes celles et ceux à qui cette page est dédiée, ces bénévoles (photo) sans qui le Black ne serait simplement pas ce qu'il est devenu aujourd'hui : un rendez-vous plus que jamais indispensable et nécessaire à tous les amoureux du septième art.

Toutes celles et ceux qui durant ces dix jours vous auront accueillis, informés, ouvert les portes, vendu des billets, sous-titré tous les films, donné des conseils, révélé infos, secrets et bons plans. Toutes celles et ceux qui s'agitaient à travers les couloirs pour se réunir dans le bureau Swiss Films et voir des petites galettes avant d'enflammer chaque soir le BlackBox et faire exploser toute leur joie à faire partie de l'aventure. Qui retenir ? Henan dans son costume de Mad detective ou de mandarin fêtant le nouvel an chinois sous le regard ébahi de Reygadas ? Simon, notre infatigable photographe, aux anges d'avoir pu grignoter quelques pizzas avec son cinéaste mexicain préféré ? Samia, hilare à s'être trouvé une ressemblance avec Juliette Binoche selon l'une des plus grandes poétesses coréennes accompagnant Park Mi-Sun ? Ou Xiao-Dong émerveillé d'avoir pu côtoyer de si près l'immense Tsai Ming-Liang à qui sans aucun doute sera associé pour longtemps cette édition du Black ? A tous, public, bénévoles, cinéastes et petites fourmis de l'ombre, chapeau bas, grand merci. Et profitez-en jusqu'à ce soir, car pour le reste, le rendez-vous est déjà pris pour 2009. Que vos pupilles restent d'ici-là grandes ouvertes !


Photo : Simon Senn


Samedi 09 février 2008

Jour 9 : Grand rush dans les orbites.

Début d'année, fin de festival, même combat. Le côté rassurant des bonnes résolutions, au cinéma comme ailleurs, tient souvent au fait que personne ne les respecte. Aussi, la promesse faite sur le coup des trois heures du matin d'essayer de ne pas voir plus de cinq films aujourd'hui ne durera sans doute pas longtemps. Eclair de lucidité ou promesse en l'air ? Qu'importe, tout dépendra de la foule, des amis, des coups de panique de dernière heure, qui sait ? Un oeil jeté sur la grille horaire suffit en tout cas à donner une idée du marathon qui s'annonce. Sur le programme, les lignes se resserrent, les titres dansent, les lettres se mélangent, s'embrouillent au fil des traits, des flèches, des couleurs différentes, des titre entourés, surlignés, notés même parfois, rattachés à un prénom, un rendez-vous, une promesse d'appeler un tel pour déjeuner ou boire un verre. Si bien qu'au final, un bref coup d'oeil sur le feuillet plié en deux, en quatre, parfois même détaché des résumés pour mieux tenir dans la poche révèle au fond bien plus qu'on pense la personnalité de celui/celle qui le tient dans sa main.

Alors quoi voir et comment se décider ? L'embarras du choix, des genres et des guirlandes. Disons que deux grands courants se détachent. D'un côté les prudents, souvent fidèles habitués, ayant pris la sage habitude de préparer leur terrain en avance. Cumulée sur toute la durée du festival, cette phase de R&D finit d'ailleurs par faire des heures : comparer, surligner, recouper les avis, jauger au poids et à la durée, fonction du temps dont on dispose, des lieux de projection, des enfants, de ses envies bien sûr. Des heures passées à se plier la tête pour faire entrer autant de rêves que possible à l'intérieur de soi. A l'opposé des prévoyants, certains ayant à peine eu le temps de se remettre de la nuit d'hier, viendront se laisser bercer par le rythme de la foule (enfin bercer, si l'on peut dire, avec les pieds, les coudes, et les dents souriantes). Ceux-là donc, farouches partisans de l'intuition, n'hésiteront pas sur un coup de dé à prendre la file la plus fournie. Mieux, ils se décideront aussi en fonction du regard, de l'allure, des vêtements, de l'expression du public attendant pour un film. Et puis, entre ces deux extrêmes, il y a vous, moi, nous quoi, penchant tantôt ici, tantôt là, essayant de cadrer au mieux tout ce bonheur pour finir simplement par accepter de s'y perdre.

Derniers conseils ? Une fois n'est pas coutume, c'est vers l'audace du regard et la jeunesse en amour que nos yeux se précipiteront. Ceux d'abord des deux derniers films de Chanfg Tso-Chi (Darkness and lights et The Best of Times), filmés au quotidien d'un Taiwan populaire plus vrai que nature, à moins de se prendre à l'errance du désir dans The Pleasure Factory, ou encore de s'immerger au végétal dans la bouleversante et merveilleuse épopée intime de La forêt de Mogari. Mouvement inverse ? Les partisans de la mâchoire décrochée ne seront pas en reste : delirium tremens d'un Kitano farceur dans sa gloire mégalo, échos Sopranesques d'un Show must go on habité de tendresse, ou coup double du Spoutnik (Triangle/Mad detective), risquant fort après le l'Apitachtpong Syndrome d'emmener tout Jonction droit sur orbite et sans escale.

Aussi, pour calmer le jeu, n'oubliez pas de visiter trois petites perles rares de cinéastes en grand devenir. Rome plutôt que vous d'abord, dans son portrait puissant et plein de grâce de l'Algérie d'aujourd'hui. Suely in the sky ensuite, film étonnant d'un Karim Aïnouz ramenant Almodovar au coeur du Brésil dans un très beau portrait de femme à la vie dure en bord de route. 20 Fingers enfin, petite perle minimale, sensible et brillante de Mania Akbari. 15h30, CAC Simon. Un duel au soleil sur les montagnes enneigées d'Iran, histoire de rafraîchir vos pupilles avant la soirée de clôture s'annonçant d'ores et déjà très brûlante, ultra-pop, glamour et pétillante. Rendez-vous tous au Box !


Vendredi 08 février 2008

Jour 8 : L'Afrique sous les néons.

BlackBox serré pour la soirée d'hier, comme un avant-goût explosif de ce qui nous attend ce week-end. Fumée grise sur murs noirs, corps pressés par la foule, bras en l'air et tours de hanches déhanchés sous les basses et les rythmes des bien nommés Impérial Tiger Orchestra. Sans hésiter, la couronne du funk sera difficile à enlever après ce set dont beaucoup portent encore sans doute ce matin les principales séquelles - paupières d'acier, mal de mollet et langue en carton-pâte. Il faut dire qu'il y a deux nuits, la visite impromptue de Reygadas et sa bande de post-adolescents assoiffés avait provoqué une longue suite de torticolis, bouches bées et coups de coude parmi les cinéphiles aux jambes légères. Depuis, plus que jamais et comme pour conjurer le sort, le Box gonfle chaque soir plus ses poumons, chacun s'attendant désormais à voir Kubrick débarquer au comptoir pour tailler une bavette avec Fukasaku.

Côté salles également, la journée d'hier faisait un peu figure de grande répétition avant le bouquet final de ces prochains jours. Après le très nerveux Ezra, projeté mercredi, l'Afrique prenait les rênes du Black avec Munyurangabo, portrait de la fosse identitaire à l'oeuvre au Rwanda. Un film jouant les différences de lumières sur la terre et les arbres par le retour post-génocide de deux enfants prodigues, dans une danse de masques aux contours incertains entre victimes et bourreaux. Munyurangabo, dixit un spectateur ayant vécu là-bas, est un « film d'une très grande justesse ». Sans doute fallait-il le regard d'un sud-coréen pour se défaire du jugement et laisser place à un cinéma du verbe. Respect.

La justesse n'était pourtant pas qu'en Afrique, à en juger par les quelques visages radieux à la sortie de Reflections. Dans leurs pupilles, on lisait bien ce crépitement d'avoir là découvert un cinéaste avec lequel il faudra désormais compter. Bien sûr, avoir Hou Hsiao-Hsien comme producteur ne gâche rien. Or surprise d'abord, pas une seule trace du maître ne filtre dans le film, si ce n'est la plus importante - un certain goût de la liberté. En guise de ballon rouge et de campagne verte, Yao Hunh-I offre un regard urbain dont les reflets semblent n'appartenir qu'à lui. Espaces intérieurs, lumières dures, rapports d'intrigues et de personnages, tout semble glisser vers l'eau sur une pente du réel où les amants se perdent, en équilibre sur un fil. Du cinéma comme on l'aime, refusant de faire le beau et d'enfermer son spectateur, pour jouer l'implicite et capter le réel sans tromperie.

Avis pour aujourd'hui ! Ceux dont les pupilles tremblaient pour Reflections ne pourront manquer la matrice, l'origine de toute une génération de cinéphiles alors aussi ignorants que fascinés par le miroir que tendait vers eux Les Rebelles du Dieu Néon lors de sa sortie en salle (21h15). Le film - nécessaire et charnière -, aura marqué la naissance d'un très grand cinéaste alors pionnier d'un des sous-genres devenu depuis l'un des plus féconds du cinéma asiatique - le portrait d'une adolescence urbaine rouillant ses basques dans le vide. Attention, film culte, étape obligée du cool circa 92. Un grand film nostalgique à la sève et au goût unique.

Car enfin, ce ne sont pas les résumés, articles, blogs et autres artifices de communication qui nous font faire nos choix, bien vrai ? L'arme secrète de tout festivalier, la vôtre, la mienne, la nôtre reste et sera toujours le surpuissant bouche à oreille. Contre les murs, entre les rampes, durant les files et d'attente et d'amour, les bouches ont des oreilles et les oreilles accouchent. D'informations, de grands conseils, d'avis contraires et d'intuitions finissant bien toujours par délier les langues, reprendre un dernier verre et créer des rencontres qui vous retournent la tête. N'est-ce pas aussi pour ça qu'on revient tous les jours ?


Photo : Simon Senn


Jeudi 07 février 2008

Jour 7 : Reflections (de sable) au Grütli

Echarpes, bonnets, miettes de gâteaux et paires de gants. Une fois de plus, les enfants ont fait hier honneur au Black. Entre corbeaux, singes, moutons et moineaux, des cris de petits elfes résonnaient au Grütli pour un bestiaire de trésors qui résonna toute la nuit dans d'étranges rêves inquiétants. Au final, notons l'absence remarquée de crises de pleurs. A peine quelques écarts lorsque la pellicule du Désert et de l'enfant s'envola dans les flammes sur l'écran du Spoutnik. Cruel destin. Palpiter presque une heure dans un désert hostile pour se faire sucrer l'épilogue à cause d'un bout de plastique. La vie est si injuste.

Comme promis, le Black vous raconte même la fin des films dont on vous a privé. « Tchaman se rendit compte de l'immense erreur qu'il avait faite en libérant les moutons. Figé par le froid, d'abord terrorisé, il réussit à surmonter sa peur pour faire face au terrible orage qui s'abattit sur lui, et marcha longtemps avant de retrouver son grand-père. Puis la fin de l'été arriva. Tchaman avait compris les épreuves, les sacrifices, les compromis que la nature et l'ordre des choses exigent des hommes. Lorsque son père vint le chercher, son coeur était lourd et triste. Il savait qu'il ne reverrait pas avant longtemps son grand père. Pourtant, de retour chez lui, il vit la fierté dans les yeux de son père d'avoir en face de lui un fils qui allait être un homme. »

Pour aujourd'hui, inutile de vous rappeler combien il faudra être à l'heure pour pouvoir fondre sous la chair rouge au souffre consumé de La Pastèque (21h15). Des corps mis en sécheresse du désir sous la torpeur de Taipei appelant en miroir les désirs croisés de deux jeunes amantes du très lumineux Reflections de Yiao Hung-I (14h00), dont on reparle demain.

Comment passer d'un monde à l'autre ? Des labyrinthes en tôle de Manille au marbre des hôtels de luxe ? Film social de l'enfance et tire-larmes de grande qualité, Foster Child pourrait-il rafler la mise à The Bet Collector pour le plus beau film philippin de cette édition 08 ? Mystère et boule non de gomme mais de suif, à voir le visage poupon de John-John quitter les bras tendres de Thelma, sa mère durant trois ans, pour rejoindre sa vraie famille adoptive au coeur des beaux quartiers. Vrai, faux, fiction, réalité ? Personne n'avait prévu une telle déflagration émotive parmi les spectateurs des Scala. Sourire aux lèvres, yeux rouges et boîtes de mouchoirs à la main, certaines dames avaient visiblement un peu de mal à se remettre.

- Ce film est un miracle
- Aussi bouleversant qu'Au revoir les enfants (sic)
- C'est tellement vrai, tellement...
- Bonjour mesdames, si vous voulez bien...
Une autre séance va bientôt commencer
- Oui, bien sûr. Dites-moi, jeune homme, vous avez vu ce film ?
- Non, mais je vous invite à poursuivre votre conversa...
- Ecoutez, allez voir ce film. Tenez, je vous paie votre place.
- C'est gentil mais là ...
-Vous avez des enfants ? Je ne veux pas être indiscrète.
- Non, mais ce n'est pas ce que...
- Vous êtes si charmant. Quel âge avez-vous ?
-Brigitte, on va y aller, là, hein ?

Les trois amies finirent par sortir, les yeux rieurs. Il faut dire que Foster Child est un film anti-rides. Une heure quarante de bonheur en compagnie de John-John, tendre et fier Manneken-Pis élevé sur les toits de Manille. Un cinéma-vérité traitant de l'adoption comme on lave un enfant. Avec simplicité, tendresse et humanité. Un petit trésor sensible s'attachant au réel pour vous rendre plus léger qu'une bombonne d'hélium. Et ce plaisir de retrouver là tout ce qu'on aime du Black - l'inattendu, l'émerveillement, la surprise d'une pupille ouverte au coeur des autres.


Photo : Simon Senn


image blogMercredi 06 février 2008

Jour 6 : petits et grands, tous au Black !

Mercredi, jour des petits ? Oui, da. Fidèle à sa réputation, le Black met les petits plats dans les grands pour accueillir les hauteurs de moins de trois pommes qui aiment aussi le cinéma. Accompagnés ou non de leurs parents, les cinéphiles en culotte courte pourront s'en donner à coeur joie et pratiquer jusqu'à plus soif les pirouettes oculaires au royaume du Ciné-Safari, du Ciné-vole ou des trésors poétiques d'Anima Persia.

Parents, désormais libres, profitez sans remord ! Rien de tel qu'une salle obscure pour se défaire d'une culpabilité naissante. Perdre contact, se laisser aller, s'enfuir aussi loin que possible ? Pas de problème. Parmi les mille et une possibles, on vous dévoile quelques options. 17h15. Pour l'évasion mentale, Cold Earth vous emmène en Iran pour un film plastique coupé entre jungle et désert. Un conte familial partant de la tradition pour exploser à terre dans un dérèglement des sens qui ne manquera pas de vous surprendre.

Rêve éveillé, lanterne magique
19h30. Si votre besoin d'ailleurs est plutôt d'humeur vagabonde et décalée par le rêve, The elephant and the sea devrait combler toutes vos attentes. Trompe d'éléphant, trompe de fiction. Adieu veaux, vaches, cochons, discours, bon sens, raison. Le film de Woo Ming Jin s'envole lentement comme un rêve au matin. Un ado adepte du Feng Shui et des pneus crevés contemple un aquarium près d'une conserverie de poisson. Une vendeuse de marché d'une beauté diaphane balance des gifles à tour de bras. Un vieil homme redécouvre les plaisirs oubliés de la chair. Trois bouts de vie dans un océan de fiction dérivant au fil de l'eau. Un film nonchalant superbement photographié, fable du désir prise dans les filets de l'absurde. Enfin, pour un petit bonheur tout cru dans les pupilles, on vous le disait dimanche, Love Conquers All est une véritable pépite (20h00), suivie de près par Foster Child (21h15), dont on vous reparle demain.

Mais revenons sur hier. Côté mexicain, les productions Mantarraya rangeaient tequila, sombreros et trompettes de mariachis pour parler cinéma. Souvenez-vous. Le ciel mis en bataille de Reygadas ou le sang collé à terre d'Amar Escalante avaient déjà provoqué chez les fidèles du Black un panel d'émotions allant de la ferveur dévote à la moue dubitative, en passant ça et là par quelques réactions d'urticaire. Même punition cette année, si ce n'est une différence, et de taille. L'équipe de Reygadas ne cherche plus à choquer, mais à convaincre. Et ceux qui se bousculaient hier vous le confirmeront. Mantarraya travaille dur ses mantras pour faire avancer des cinéastes libres.

Libres et différents. Prenez les quelques happy few du Spoutnik qui embarquaient à 18h00 à bord de la décapotable de Juan Patricio Riveroll. Comme son titre l'indique, Opera n'est pas un film punk. Davantage une odyssée mobile de lumière et d'espace en longue digression amoureuse à travers le Mexique. Nulle trace de violence, de provocation ici, mais une déambulation blanche sous le triple patronage sonore du moteur vintage d'une Mustang, de Jules Massenet et des Noces de Figaro pour un homme qui, pourtant, s'apprête à divorcer.

La influencia del Rey.
Plus dur, plus fort, plus noir : La influencia. Difficile de trouver magnifique un film sur la dépression. Mais comment le qualifier autrement ? Bien vrai, la souffrance tient les murs par le fond. Pourtant, derrière l'enfermement se cache toujours un minuscule bout de vie. Trois fois rien. Des coups de pinceaux sur un mur, un vague paquet cadeau, une ballade en forêt qui débouche sur du sable. Coeur serré, gorge sèche. Un film dur et puissant, d'une sobriété exemplaire, qui aura suscité peu de commentaires à la sortie du CAC, mais des regards qui en disaient long sur l'admiration et la reconnaissance d'un cinéaste à l'oeuvre.

On s'y attendait et ça n'a pas loupé. La Lumière Silencieuse de Reygadas aura fait beaucoup de bruit. Grand Moïse du cinéma mexicain partageant d'habitude la Mer Rouge de la critique et du public en deux, Reygadas aura trouvé l'assitance du Black tout à sa faveur dans la salle archi-comble des Scala. Fini les gâteries de chair et autres sucettes à l'anis de ses précédents films. Reygadas change de gamme et opte pour le bâton de patriarche. Alors, bien sûr, tout le plaisir tenait à s'aiguiser les canines dans le froid après la séance, pour déchiffrer la fameuse séquence finale ou le surgissement de Brel en plein désert mennonite. Mais de ce côté-ci du clavier, pas photo. Un film puissant et majestueux, pour une croisade morale et intime bouleversante. Dreyer a donc gagné sur Oshima. Battle Royal, Game : Over.


Mardi 05 février 2008

Jour 5 : Boxe oculaire.

Histoires de famille, familles d'histoires. Hier, 15h30, CAC Simon. Une petite lumière blanche au milieu des fauteuils bleus. L'ordinateur, la touche enter et le doigté d'un assistant pour s'assurer du bon timing entre les différents sous-titres. Parfois, le système plante. Décalage infime, puis trois secondes, retour en arrière, on reprend du départ pour finir à la bourre. Les sièges bougent, on se retourne, Alors tu parles ou bien ?

L'art du ratage fut jadis théorisé par un homonyme d'une éminente figure du Black. De fait, tout l'art d'un festival consiste à jongler entre devoir de réussite et droit à l'échec. Lequel, pour être tolérable, se doit de rester toujours mineur. Alors seulement peut-il devenir artistique. Prenez les premières photos ratées de Man Ray. Ou notre cas du jour avec le sous-titrage sur béquille, dont l'effet très comique était juste parfait pour Ah Chung. Le personnage s'entend, rien à voir avec vos souhaits. Disputes, embrouilles, tirs croisés. Pas simple d'avoir vingt ans quand quatre générations s'entassent sous un seul toit. Portrait d'un Taiwan inédit, populaire et plein de cris, où le sacré revient aux mafieux tandis qu'on danse en se mettant des coups de sabre sur le front, voire parfois des bouteilles. Dans son portrait de la révolte adolescente toujours sur le bord d'exploser, Ah Chung - dixit l'éminence précitée - tient presque du Rebel Without A Cause taiwanais. A une petite nuance près. On y trouve aussi des crabes, des pigeons romantiques et un poulet décapité.

A propos de corps sans tête, festivaliers genevois, gare à la surchauffe oculaire! 22h40, BlackBox. Costume noir, chaussures cirées. David Lafore entre seul en scène, guitare entre les mains. La plume bien fine en bouche pour parler du désir, le bonhomme délivre ses petites infusions noires quand soudain, boum. Un corps par terre à la renverse, visage livide et l'oeil en vrac. Une serveuse arrive, lui lève les jambes, tamponne un peu d'eau sur les lèvres, et hop, l'animal se relève et part retrouver ses esprits. Plus tôt dans l'après midi, une sociopathe anglophone faisait de l'esclandre au CAC Simon après s'être entraînée au Spoutnik.

Oh-là, du calme, nous ne sommes qu'à mi-parcours ! Quant à la boxe, si vraiment vous voulez tester le goût du tapis, rendez-vous ce soir à la dernière projection de Xiaolin, Xiaoli (20h15), pour le portrait de la Chine contemporaine le plus fort et révolté qu'on ait vu depuis A L'ouest des Rails de Wang Bing. Un film noir en état de siège cinématographique, entre des ouvriers déclassés et des travailleuses du sexe dont le désespoir affectif finira bien sans doute par vous briser les yeux.

Somme toute, le romantisme n'est plus ce qu'il était. Restons dans les anciennes prairies communistes en basculant vers Anna Karenine. Nous ne parlons pas des parures fourrées, colliers et autres babioles brillantes qu'on pouvait voir descendre hier les marches du Victoria Hall. Non, mais de Chouga, adaptation de Tolstoï sous la neige et la glace kazakhs. Ramenant l'univers des grands bals du tsar au réalisme post-soviétique d'aujourd'hui, Darejan Ormibaev brise le mythe sur le mur du réel, essore le sens tragique d'un personnage pour en remplir son cadre. Au final ? Une version, sèche et âpre, garantie bois massif, portée par l'envoûtante beauté d'Ainour Tourganbaevna.

Rien de tel qu'un bon Black serré dans la tasse pour passer de la glace à la moiteur thaïlandaise. Hier soir, le Spoutnik était une nouvelle fois plein jusqu'aux coutures de ses fauteuils pour le grand voyage sensoriel sur orbite d'Apichatpong le tropical. L'occasion idéale pour lancer ici le grand concours des cinq séquences les plus étonnantes en termes de cinéma qu'il vous aura été donné de voir durant cette édition. Une liste de cinq (avec une seule séquence par film) à déposer au plus tard par mail Samedi 24h00. A vos pupilles et petits claviers !



Photo : Simon Senn


Lundi 04 février 2008

Jour 4 : Goodbye, Dragon Tsai

Allez-y, je passe après. C'est déjà commencé ? Non, après vous. Mais je vous en prie. Certainement pas. Comment ça, trop tard ? Vous pouvez pas me faire ça ! Jambes qui dansent, coudes en l'air et pieds tordus : passer un dimanche au Black laisse des traces. Au corps, à l'âme, aux yeux. Et malgré tout, la magie continue d'opérer. On y retourne même en tendant l'autre joue. Comment s'arrêter, maintenant ? J'ai déjà vu mon patron. Je voulais prendre la semaine, non. Trois jours, non. Je négocie mercredi pour emmener mes vidéastes du futur faire des pirouettes dans le cosmos. « Ah pour les petits, je vous assure, il y a plein de merveilles à la pelle », me dit une (très) charmante bénévole. Moi, toujours bête et braqué sur hier, je croyais que les pelles, ça ne pouvait que se rouler.

Dimanche au soleil, 14h00. En attendant jeudi le feu sacré de La pastèque, tous les fans de Grace Chang piétinaient d'impatience pour entrer dans The Hole. Quatre heures plus tard, les mêmes attendaient maître Tsai et son disciple stoïcien pour la grande leçon du DayBox. De fait, on vous avait prévenus. Orchestrée de haut vol par un Dr. Meiresonne épinglé pour l'occasion d'un-petit-gilet-cravate-s'il-vous-plaît, la table ronde taiwanaise fut une mine de savoir.

Il faut dire qu'en face, il y avait du répondant. Avec sa tête de nounours et ses oreilles de bonze, Tsai Ming-Liang est un peu le Dalaï Lama du septième art. Un pur esprit juste tellement adorable qu'on se demande pourquoi on ne le clone pas cent fois à tous les carrefours et coins de rue. Qui l'eut cru ? Cinéaste du désir impossible, de l'ultramoderne solitude, l'homme aligne des kilomètres de mots avec une joie et une légèreté sidérantes. La production indépendante est en danger ? Fibre rebelle, fleur au fusil, maître Tsai défendra cher sa peau. Le Black avait donc bien saisi la mise. Vu de Genève, du Mexique ou de Taipei, les indépendants font face aux mêmes questions. Comment exister face aux géants d'Hollywood sans un fort soutien des offices publics nationaux ? Public, auteurs, festivals, comment organiser la résistance ? Comment un cinéaste griffé d'Or à Venise peut-il écumer bars, facs et marchés pour vendre ses places de cinéma comme d'autres vendent du poisson, des tatanes ou des mangues ? Comment, comment, comment ? Début de réponse et mise à plat des problèmes ce soir (DayBox, 18h30) pour une table ronde auteurs/producteurs suisses et mexicains qui promet de faire des vagues.


Vagues à l'âme, coeurs froissés, les premiers partent, les autres arrivent. A peine le temps de garder précieusement les perles et merveilles vues ce premier week-end que d'autres déjà déboulent de tous côtés. Dans les courses d'escaliers, le long des rues, au bord des salles, la vie d'un festival ressemble souvent à un grand corps tout bizarrement jointé. Les mots échangés dans une file, les visages qu'on se pique d'aimer sans pourtant les connaître, les discussions qui naissent sur un bout de table en plastique. Et puis il y a les rencontres. Celles plus fortes, plus rares, plus intenses que d'autres. Mettre un visage sur une oeuvre, une voix, un rire. Cela n'a l'air de rien, et pourtant. Qu'est-ce que le cinéma de Tsai sinon un miroir de l'intime ? Cette part d'humanité sans esbroufe et sans masque confrontée au drame sous le regard toujours bienveillant d'un oeil caché derrière une caméra. Un petit pressentiment ? Le Black n'est pas prêt d'oublier Tsai Ming-Liang.



Photo : Simon Senn


Dimanche 03 février 2008

Jour 3 : Love Conquers All

Secondes, minutes, heures, aiguilles, temps qui passe et trépasse. On nous avait prévenu. Ce n'est pas une fièvre mais bien des ressorts pétillants dans les jambes que la paire pink-paillete de Luluxpo a provoqué hier chez les corps cinéphiles du BlackBox (photo). Il faut dire que la journée avait bien commencé. Après avoir conquis en quelques heures boulimiques de travail ses étudiants de la Haute Ecole d'Arts, R. Bani Etemad clouait avec Mainline tout le monde au sol à la première séance du jour. Bientôt suivie par Yinan Diao, dont le Night Train aura également fort conquis son public. La preuve ? Une petite troupe d'irréductibles continuait debout entre trois tables et quelques chaises de dire au réalisateur tout le bien qu'ils pensaient de son film à la poésie sèche et dure.

Car c'est bien là que se goûte le plaisir du Black. Pouvoir dire sur le pouce à un cinéaste yeux dans les yeux combien son film vous a bouleversé. Hésiter quelques secondes, le dire avec ses mots, et se rendre compte que la maladresse, parfois, sonne bien plus vraie que les longs discours. Les partisans de l'oreille baladeuse n'étaient pas non plus en reste. 23h40, cadeau tombé du ciel. Cinq petits veinards papotaient durant plus d'une heure à bâtons rompus avec no less than Tsai ming-Liang autour des tables rondes du CAC Simon. Avis donc aux amateurs : il suffit d'ouvrir l'oeil !

- Ces Thaïlandais, quelle adresse en amour, tout de même
- Il est de Taiwan, chérie. Et puis, ça reste du cinéma, tu sais.

Propos recueillis à 21h42. J'imagine que Madame mentionnait Lee Kang Sheng dans sa petite gym lubrique d'Help me Eros. Mais pourquoi se contenter d'une copie quand le Black vous offre l'occasion de mesurer l'original (nous parlons du bonhomme), qui plus est, accompagné de son mentor et très grand cinéaste - Tsai Ming Liang lui-même. (DayBox, 18h30). Rare et privilégiée. Deux adjectifs pour une rencontre autour du cinéma taiwanais qui promet pour le moins d'être instructive et passionnante.

Mais aujourd'hui, me direz-vous ? 13h15, Malaisie. Les marchés tiennent la ville alerte nuit et jour. Jungle non de verts mais d'effluves, de formes, de couleurs croisées sur les bords d'aluminium des étales de cantines. Elle s'efface, se retourne, disparaît dans un regard. Une parmi d'autres, mais avec cette grâce pourtant, l'ondulation, la mouvance si particulière des corps de là-bas. Elle, c'est Ah Ping, l'héroïne de Love Conquers All. Regardez. Sortie de l'écran, elle se glisse dans l'allée, passe au comptoir du Grütli, commande son Teh Tarik et lève la tête vers le ciel. Un regard d'eau sur une robe légère. Je rêve ? L'hiver a pourtant changé de mode dans les couloirs du Black. Tongs, t-shirts et pantacourts pourraient refaire surface. Parmelan serait couvert de palmiers. Au bout, le jet d'eau donnerait sur l'océan. Lumières, couleurs, pastels. La trajectoire d'un amour à la lisière de la ville.

Sève du plaisir à tous les étages : sous les palmiers, la plage
Love Conquers All infuse de beauté sous les palmes. Disons-le simplement. Le premier film de Chui Mui est un trésor, une merveille. Une glissade en fiction qui vous aspire tout entier, où l'oeil s'accroche à la peau pour ne plus la quitter. Un film de balançoire, de cabines téléphoniques et de parole volée, basculant de l'enfance aux adultes dans un rythme parfait. Au plus simple des arcanes de l'amour, un film à la sève lente, qui vous serre fort et vous étreint jusqu'à la chute.

Et pour finir, dans un tout autre genre, why not un petit dé de légèreté ? 20h00. Une femme, deux hommes, un week-end à la mer. Avec Woman on the beach, le trio amoureux version sud-coréenne se porte les pieds dans l'eau. Hong Song Soo décide de marier pour les coeurs tendres sushis, marivaudage et alcool de soju. Règle une : ne jamais croire un réalisateur en panne d'inspiration. Règle deux : ne jamais l'inviter dans sa chambre. Résultat, le séducteur piége deux fluettes comme on part à la pêche aux moules. Tromperies, promesses d'oreillers et flots de mensonges pour une valse amoureuse dans les filets d'un séducteur de plage. Cela vous tente ? Le rose vous va si bien.


Photo : Simon Senn


Samedi 02 février 2008

Jour 2 : Surchauffe et piétinement

Avec le premier samedi du Black plane toujours dans l'air une tension électrique. La faute à l'habituelle surchauffe des petits radars de grande fréquentation. Rancards manqués, coups de fil brouillons, bras sans dessus-dessous, baisés volés au beau milieu de la foule, et puis soudain : la perception d'un volume sonore hystérique qui vous rend tout maboul sans même qu'on s'en rende compte. Certains pourraient s'en effrayer. C'est au contraire le signe d'un excellent début. Aussi, faut-il rappeler quelques conseils d'usage pour les faux-débutants. Pellicule en écharpe, boîte d'allumette en poche pour maintenir l'oeil ouvert au plus tard de la nuit, et surtout près du portable, la blanche recharge de petits mouchoirs en cas d'urgence lacrymale. Car enfin, avouons-le, la journée s'annonce sportive.

13h00. Réels, assurément, les films de la cinéaste iranienne R. Bani Etemad le sont. Au fond du cadre, au premier plan, les femmes sont là. Jihab de rigueur, long drap noir sur le corps, jeunes pour la plupart, toutes n'ont qu'un seul désir, traversant l'image comme un souffle - vivre. Prendre part, s'engager, faire entendre sa voix. Parle t-on de Persepolis ? Pas tout à fait, mais d'un complément nécessaire : Our Times, doc politique recueillant avec urgence la parole aussi rare que précieuse de femmes qui tiennent la vie dans leur regard. Cela ne vous suffit pas ? Aussi essentiel et plus poignant encore, ne pas manquer Mainline, fiction puissante sur l'héroïne, fléau national iranien, où R. Bani Etemad filme le quotidien du manque et de la décroche dans un portrait mère-fille d'une âpreté bouleversante.

Du bleu dans les yeux
15h30. Côté physique des battements de l'oeil, les bleus continuent de pleuvoir. Et pas que les vôtres, dans la lutte sans merci omoplate contre épaule, talon contre semelle, pour décrocher un siège à la projection de votre choix. Et si c'était Night Train ? Un film cumulant bleus à l'âme et bleus dans le cadre dans une harmonie visuelle stupéfiante. L'amour, l'espoir, le désir de deux corps avec un mort au centre, cela ne vous rappelle rien ? Bingo ! L'intégrale comique de Bozo le clown, sous vos applaudissements !

Bien vrai pourtant, l'équation mise en scène magistrale, mystère et tension sèche font de Night Train un thriller à nul autre pareil. Et si jamais on vous annonce avec un beau sourire que la séance est complète, rattrapez vous sur les courts de Mantarraya ou les trésors de Tsai. Avez-vous déjà vu une femme interpréter sa pendule pour préparer du canard ? Ou chercher l'âme de son mari dans le ventre d'une carpe, tandis que son fils se fait poursuivre par un ventriloque horloger ? Dans une autre gamme que celle de Phil. Patek, aiguilles, bracelets, montres et accessoires débordent du cadre dans Et là-bas quelle heure est-il ? Où comment convaincre les tièdes que Tsai, c'est aussi l'humour et la mélancolie d'un Keaton tendre faisant mumuse avec quelques surréalistes.

22h15. Comment parler de jeu et oublier The Bet Collector, perle de cinéma du réel tapi dans un coin de tôle en plein coeur de Manille ? Dans le labyrinthe des ruelles de Botocan Queso City, Amy promène ses poumons encombrés de tabac dans son trajet quotidien pour récolter des paris illégaux. Une grand-mère idéale, hors-la-loi au coeur aussi gros qu'une pastèque, déambulant son âme dévote entre icônes bariolées et tripots entourés de volaille. The bet collector, ou le portrait bouleversant d'un monde du presque rien. Un film habité par la grâce, tout comme son jumeau Foster Child, dont on reparle bientôt.

Les yeux tiennent-ils encore ? N'éteignez pas trop vite, parce qu'il faut revenir. Demain, bien sûr, mais tout de suite sur la piste, direction Black Box express. « Embrassez qui vous voulez », dit-elle. La nuit promet d'être courte.


Vendredi 01 février 2008

Jour 1 : C'est parti !

La fleur d'équinoxe du cinéma des autres monde traverse enfin Genève. Billet en poche et montre en main, cinéphiles de tout crin, n'hésitez plus. L'heure de la découverte a sonné. Dix jours pour chercher en surface des toiles ces fragments de réel et de rêve qui feront votre bonheur. Dix jours à butiner des univers de fictions différents, pour embarquer ailleurs, au loin, dans un voyage au coeur du cinéma. Tout commence donc aujourd'hui. Nouvelle édition, nouveau défi. Avec sa rétrospective consacrée à Tsai Ming Liang, les écrans du Black, toujours gourmands de diversité, décident pour l'occasion de se faire tendres et lascifs. Et comme pour donner le ton, entre les effluves douces et déambulatoires du Pleasure Factory du Thailandais E. Uekrongtham, une suite de mots nous interpelle :
I don't want to sleep alone, Help Me Eros.

Il aurait pu s'agir d'une seule phrase, mais ce sont bien deux films. Derniers opus signés d'un cinéaste et de son acteur qui depuis plus de quinze ans, tissent et partagent autour de l'image sur pellicule une relation toute particulière. Autre gamme, autre époque, autre genre. Mais une même fidélité, une même passion du désir tendant à rapprocher Tsai Ming-Liang et Lee Kang-Sheng d'un autre duo célèbre du cinéma, celui formé par Truffaut et Léaud. Où l'on retrouve de film en film, d'année en année, un corps d'acteur guidé par le regard d'un cinéaste qui, après l'avoir fait naître dans la fiction, se fait témoin de son envol. On a beau dire, qu'elles soient devant, derrière ou projetées hors de l'écran, les belles histoires du cinéma nous mettent toujours du baume à l'âme.

Le cinéma comme art de vivre (et d'aimer)
Cinéaste du désir, de sa quête, de son empêchement, Tsai Ming-Liang aime à mêler langueur, tristesse et secret pour mieux s'ouvrir au mystère, à l'inconnu entre les êtres. A ce qui se devine et s'effleure dans la solitude des jungles urbaines. Passé derrière la caméra, Lee Kang-Shang semble préférer La saveur de la pastèque au frôlement plus retenu des premiers films du maître. Dans Help me Eros, les corps se trouvent, se perdent, s'abandonnent au plaisir avec passion et frénésie, dans un théâtre absurde de gang bang mis en scène aux néons sous des lampes à sodium. L'abus de plante verte n'empêchera pas le noir. Passerelle idéale pour The hole , où la rencontre avec l'autre peut naître par la musique, de la béance fortuite entre deux appartements. Jeter un oeil, tendre l'oreille. Ami, spectateur, voisin, amant. N'en est on pas tous là : s'ouvrir et parler, oui mais de quoi ?

Et bien surprise, de cinéma. 20h00. Les amateurs d'absurde ne manqueront pas la dernière épopée interstellaire de Kitano au royaume de l'absurde (Glory to the Filmmaker), revisitant l'histoire du cinéma japonais avec pour seul guide son souffre-douleur en métal et double de lui-même. D'autres, plus tentés par la grâce, pourront fondre de bonheur devant l'amour galant à la mode thaïlandaise. Mieux qu'une soirée massage, optez pour Syndromes and a century. Entre un médecin amoureux, un moine pourfendeur de la sécurité sociale et un dentiste chanteur de fluettes romantiques, Apichatpong Weerasethakul (toujours mieux à l'écrit) signe une merveilleuse épopée du désir - maître mot : l'innocence - tout en déjouant avec malice toute tentative d'interprétation. Car le Black est aussi là, dans la parole à la sortie des salles. Voyez déjà la foule qui se presse au Black Box. Les lèvres papillonnent, les têtes se tournent, les remarques vont bon train entre les éclats de rire. On s'interpelle, on se retrouve. A peine le voyage commencé, certains semblent déjà sur orbite pour rattraper leurs rêves et les jours qui s'envolent. Pas de panique et youpi, il en reste encore neuf !